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Qu'est-ce que l'Histoire dans le monde occidental?

Ecrire l'histoire, sous diverses formes, semble une technique bien admise, maintenant, dans notre monde occidental voire être une technique qui est devenue le monopole des universitaires. Une réflexion historique rapide sur ce qu'a été l'histoire en Europe, cependant, montre bien que l'histoire a longtemps été définie autrement et que l'histoire universitaire est une création relativement récente

L'histoire aujourd'hui: une "science"

L'histoire "scientifique", rationnelle, c'est-à-dire l'histoire qui suit un ensemble de règles et de techniques n'est apparue, en Europe, que dans la seconde moitié du XIXème siècle. La plupart du temps liée à l'histoire d'un fort concept de nation, cette histoire scientifique a été développée dans la perspective de fournir de grandes histoires nationales, contribuant, souvent, à fortifier le sentiment national de l'époque. Les techniques de cette histoire rationnelle ont été les suivantes: des équipes d'érudits ont parcouru tous les lieux -souvent des abbayes et des monastères- où avaient été conservés des documents historiques divers (chroniques, annales, vies de saints, divers documents établissant des droits, correspondances, etc.) et les ont recopiés et rassemblés en des collections importantes de sources. Les services d'archives, d'autre part, qu'ils aient été locaux ou nationaux, ont été créés et ont rassemblé, classé et répertorié, dans leurs murs, les sources qu'ils avaient à disposition. Des archivistes, des paléographes (des spécialistes des écritures anciennes) ont été formés pour contribuer à cet effort. Ne restaient plus à venir que les historiens, les écrivains de l'Histoire. Ceux-ci, dans le cadre de ce mouvement, ont théorisé des techniques rationnelles de leur métier. Ils ont posé les règles de comment on écrit l'histoire du passé, sur la base de tous ces documents, ces sources qui avaient été accumulés par les chercheurs et les archivistes. Ils ont défini quelles sont les règles rationnelles selon lesquelles on utilise ces documents du passé (vérification des dates, de l'authenticité, croisement des références, etc.). Sur ces bases ainsi bien définies, se sont édifiées de grandes histoires nationales. Ce fut, ainsi, pour la France, la grande série de l'Histoire de France de Lavisse. Ou, pour l'Allemagne, les travaux menés sur la base des "Monumenta Germaniae Historica" (les "MGH") cette immense série de tous les documents historiques relatifs au monde de langue et de tradition allemandes. Ces histoires étaient des histoires chronologiques, évènementielles: elles décrivaient la succession des règnes et des dynasties ainsi que les grands évènements (les batailles, les luttes de succession, les grands actes de gouvernement, etc.) qui avaient marqué ceux-ci. Ces histoires n'en abordaient pas moins -fût-ce rapidement- les aspects intellectuels, économiques et sociaux du passé (histoire des idées, aspects de la production, questions sociales, etc.)

Une autre contribution à la manière moderne d'écrire l'histoire apparut ensuite, vers les années 1920. Il s'est sans doute agi là de l'influence du marxisme ambiant alors. Cette école, qui, en France, porte le nom d'"Ecole des Annales", du nom d'une revue fondée par ces historiens nouveaux, s'intéressa alors, de façon plus approfondie à toutes les questions relatives à l'économie. Ces histoires, ainsi, vinrent compléter par des vues plus approfondies de ce domaine, les grandes histoires nationales de l'époque précédente. On analysa des sources négligées (les registres paroissiaux de baptême, le suivi des prix, les documents permettant d'appréhender comment les terres étaient cultivées, le monde des marchands, etc.). De là, sortirent des études plus détaillées de la réalité sociale et économique des époques anciennes: nombre d'habitants et évolution de celui-ci, évolution du prix des denrées, circuits du commerce, façon de cultiver les terres, etc. Tout cela a abouti, par la suite, à de grandes synthèses thématiques, telles, par exemple, l'Histoire de la France urbaine ou l'Histoire de la France rurale, les deux sous la direction de l'historien G. Duby

Enfin, plus récemment, à partir des années 1970, sur la base du développement d'une nouvelle idéologie -celle, dans les années 1960- du souci des minorités (femmes, homosexuels, groupes minoritaires, etc.), on a vu les historiens s'emparer de ces domaines et étudier en détail ces questions sociétales particulières, donnant des histoires des femmes, des homosexuels, de l'enfance, etc.

Le développement de l'influence intellectuelle des Etats-Unis, récemment, est encore venu compliquer les diverses tendances historiques, depuis les années 1990, sans qu'une quelconque tendance forte n'apparaisse vraiment dans les années récentes

C'est donc tout cela -l'histoire nationale, l'histoire économique, l'histoire des mentalités et attitudes anciennes- qui constitue la façon contemporaine de faire de l'histoire. L'historien contemporain doit rendre compte, de façon scientifique et rationnelle et de la façon la plus complète possible du passé. Le but de cette écriture reste encore, cependant, assez peu clair. Il est assez délicat de déterminer quelle est la raison du métier de l'historien, d'à quoi sert d'écrire l'histoire du passé, aujourd'hui. Il est certain que, jusque dans les années 1980, lorsque l'idéologie marxiste était dominante dans les milieux intellectuels -et, donc, son opposition libérale- écrire l'histoire avait largement une connotation idéologique: on écrivait, souvent, l'histoire pour justifier telle ou telle attitude contemporaine; une faction idéologique opposée révisait cette histoire ainsi écrite et proposait une version plus équilibrée du passé. Depuis la chute du Mur de Berlin, en 1990, tout cela est devenu plus flou et, l'accent étant surtout mis,à gauche, sur le réalisme économique dans ce qui reste de communisme (en Chine, par exemple ou dans certaines provinces de l'ex-URSS), les activités intellectuelles, bastion traditionnel des attitudes marxistes dans le monde occidental, ont sans doute désormais moins d'importance. L'histoire, depuis les grandes histoires évènementielles de la seconde partie du XIXème siècle, a donc surtout été, à l'époque contemporaine, une histoire idéologique: on a d'abord, par une attitude scientifique, tendu à distancier le monde contemporain d'alors d'un passé qu'il s'était surtout acharné, depuis les révolutions libérales commençant vers la fin du XVIIème sièce, à détruire; ce fut le rôle des grandes histoires nationales, le passé des nations étant mis au service des préoccupations de ces nations au XIXème siècle. Puis l'influence marxiste, avec le XXème siècle, s'est largement imposée dans les milieux intellectuels européens; elle a orienté encore plus l'histoire vers des études peu vivantes, distanciées et sèches, qui sont encore plus devenues le domaine de spécialistes. Enfin, la fin du XXème siècle a poursuivi cette tendance, en brouillant encore plus les liens entre présent et passé, avec des études d'histoire des attitudes et des mentalités et en réservant encore plus ces recherches aux spécialistes universitaires. L'histoire contemporaine, ainsi, peut largement être qualifée d'idéologique: on a écrit l'histoire, depuis le XIXème siècle, pour servir les buts des sociétés dans lesquel les historiens écrivaient

L'histoire dans le passé de l'Occident: une unité

Ecrire l'histoire, dans le passé, dans la partie ouest de l'ancien Empire romain, ne se situait pas du tout dans la logique idéologique de l'histoire scientifique et universitaire. On peut dire que, dans l'Europe occidentale du passé, l'histoire -pour employer ce terme- remplissait une triple fonction: garder trace du temps qui passe, faire mémoire de grands hommes -religieux souvent, ou laïcs- et garder trace des droits et obligations. Ces fonctions étaient, pour l'essentiel, assurées par les milieux "intellectuels", donc par les hommes d'Eglise. Une forme d'histoire existait aussi au sein des plus petites communautés d'habitants, avec la fonction de garder des éléments divers utile à la communauté

Garder trace du temps qui passe. Essentiellement catholique, l'Europe devait d'abord garder trace qui temps qui passe pour garantir le déroulement perpétuel de la liturgie. On devait savoir quand se fêtait les grandes fêtes de la Chrétienté ou distinguer le dimanche des autres jours. Sur un plan plus large les annales des monastères rythmait les années qui passaient, gardant trace de divers évènements qui semblaient importants, rythmant le temps. Ecrire sur le passé servait aussi à faire mémoire des grands hommes -la plupart du temps d'Eglise, quelquefois laïcs. Ecrire l'histoire d'un saint, ou d'un grand personnage laïc, permettait de rendre hommage à sa mémoire, d'une part, et aussi d'en faire un exemple pour les nouvelles générations. Les vies de saints que nous donnons, pour l'époque carolingienne, dans notre section "Textes de l'époque carolingienne", ainsi que les vies de Charlemagne en sont de bons exemples. La mémoire de celui qui écrivait et les témoignages de contemporains du personnage étaient les sources essentielles de ces récits. Enfin, dans les monastères comme dans les chancelleries royales, on écrivait aussi pour garder la trace de documents qui décrivaient, instituaient ou modifiaient des droits ou revenus accordés à telle ou telle institution. La mutabilité des temps politiques était déjà telle que l'on se sentait bien inspiré de conserver ces archives pour éviter la contestation de ces droits. Par la suite, avec le développement du Moyen Age, s'adjoignirent quelques sources supplémentaires, telles les chroniques mais qui, là encore, restaient essentiellement des moyens de rappeler quelque grand fait ou grande série de faits. La Renaissance amènera l'apparition des mémoires, qui avaient une connotation plus partiale, l'auteur ayant surtout tendance à défendre la façon dont il avait agi. Ces époques nouvelles verront aussi l'essor de travaux d'érudition et d'intérêt scientifique, tels des encyclopédies catholiques ou le travail des Mauristes qui, tout en reprendant la tradition d'une vue générale du savoir des grands travaux d'Isidore de Séville ou de Raban Maur, prendront seulement acte de l'augmentation des connaissances depuis le Haut Moyen Age

Se rattacher au passé, écrire sur les choses du passé, dans l'Europe médiévale et d'avant 1789, revenait donc non pas à prendre une attitude distanciée de par rapport à ce sur quoi on écrivait mais à faire oeuvre qui s'insérait dans le présent. On notait le temps qui passait; c'était un moyen de structurer l'écoulement du temps au présent. On rappelait la vie de grands hommes; c'était pour leur rendre hommage et donner un exemple aux générations nouvelles. On gardait trace de documents juridiques anciens; c'était pour pouvoir défendre ses droits contre les vicissitudes des temps. Cette tendance d'une unité entre histoire et présent -donc, quasiment, d'une absence d'"Histoire" au sens actuel du terme- se traduisait également, surtout dans les couches plus basses de la société, par l'appel qui était fait aux anciens. Les plus âgés d'un groupe, en effet, étaient, en quelque sorte, la mémoire de leur communauté -villageoise ou urbaine. Ainsi, aucune question, lors de l'assemblée paroissiale d'après messe, le dimanche, ou lors des institutions juridiques de base de l'époque carolingienne, par exemple, ne pouvait être tranchée, souvent, sans le recours à la mémoire des plus anciens. C'était eux qui se rappelaient quand telle croix marquant telle limite, par exemple, avait été plantée ou à quel village, autre exemple, appartenait telle partie de forêt. Les anciens, de plus, en-dehors même de ces cadres formels, étaient la mémoire du groupe pour les us et coutumes, plus généralement. C'étaient eux, qui, en dialectique avec des idées ou des techniques agricoles, par exemple, plus nouvelles qui pouvaient, par intervalle, apparaître, rappelaient quelles étaient les pratiques, les moeurs et les usages de la communauté

Le grand passage entre le monde d'avant les libéralismes de 1789 et l'acception contemporaine de l'"Histoire" s'est donc essentiellement fait en ce sens que les techniques historiques sont, depuis le XIXème siècle, d'une part devenues des codes de techniques et de savoirs-faire et, d'autre part, écrire l'Histoire a tendu à devenir un instrument idéologique. On a ré-écrit le passé, souvent, en fonction des préoccupations idéologiques du présent. Les hommes de l'Ancien Régime et du Moyen Age n'avait guère conscience que noter les évènements d'année en année, conserver traces des chartes ou rappeler la vie d'un abbé exemplaire, c'était faire de l'Histoire. Ils rappelaient, simplement, les faits et gestes d'un personnage que l'on avait aimé et dont la vie avait été remarquable, on consignait ses droits et devoir, ou on notait ce qui permettait de se repérer au fil du temps qui passait

Pour être complet, concluons en nous demandant quel pouvait être ce rapport au temps, aux grands personnages, aux droits et devoirs et si, même une mémoire orale existait dans les civilisations qui ne furent pas la civilisation occidentale, des grands empires (Byzance, Chine, califat arabe) aux civilisations moins importantes (Afrique, Océanie, Amérique pré-colombienne). Quel était ce rôle de la mémoire, du rapport au passé dans ces sociétés par rapport à ce qu'ils étaient dans le monde occidental

Modernité et post-modernité

Les débats les plus récents concernant ce qu'est l'histoire se relient à comment l'on considère la façon dont les époques médiévales, modernes et contemporaines approchaient, ou approchent, la réalité. Selon ces vues, le temps, dans l'Europe médiévale chrétienne, était considéré comme statique et discontinu; le passé et le présent étaient mal différenciés ni le temps réellement considéré comme une succession d'évènements. Par contre les généralisations interprétatives de paradigmes étaient la norme: un bon roi, en France, par exemple, n'était pas le xème roi dans la liste des rois mais il était comparé à un modèle du passé, ainsi Charlemagne. La pensée médiévale s'axait sur l'identifiable, la différence et l'incompatibilité, soit l'individu et pas sur la continuité dans le temps ni les relations dans l'espace. Avec la Renaissance, cette conception changea et apparut le "modernisme", au sens de weltanschauung des "Temps modernes" (laquelle "modernité" pourrait même être dû à l'invention de la perspective dans l'art). L'individu cède alors la place à l'interconnectivité: en terme d'histoire cela fut l'avènement du temps, enveloppe des évènements et les personnes passées deviennent sources interconnectées d'où sort le sens de l'Histoire. En termes de civilisation, cela amena aussi l'avènement de l'espace, des lois scientifiques, de la généralisation voire l'art et la littérature réalistes. Enfin, cette réflexion considère le monde actuel comme le résultat des changements survenus aux débuts du XXème siècle, moment auquel la modernité est remise en cause par des artistes (Picasso, Breton), des scientifiques (Einstein), des écrivains et des philosophes qui, par le surréalisme, la Relativité ou la physique quantique, inventèrent le "post-modernisme" ou "post-modernité". La modernité avait effacé l'individu, la post-modernité efface l'interconnectivité et transforme tout déroulement de temps en une simple succession d'évènements qui sont fonction de l'observateur. L'espace et le temps ne procurent plus de lieu commun et les fossés, les appréhensions incompatibles du réel par chacun empêche toute conception objective du réel en-dehors de celui qui l'observe. La post-modernité est considérée comme ayant surtout été inventée par les idées radicales du linguiste Ferdinand de Saussure: le language, qu'il soit verbal ou pas, n'est qu'un système de codes, de conscience et de connaissance; de plus, le sens ne peut plus être associé au monde qui est observé. La société contemporaine est essentiellement un discours de cette société sur elle-même et l'histoire n'est plus qu'un language comme un autre; l'histoire s'applique aux personnes et évènements du passé qui sont considérés comme des éléments hors du temps. Elle ne devient qu'une possibilité codée d'énonciation, forcée à l'inter-disciplinarité et à une approche pluraliste du passé. De plus les nouveaux outils de l'historien, qui seraient adaptés à cette nouvelle conception, sont encore à inventer

Le postmodernisme, par le concept de "métarécit", du philosophe Lyotard dans les années 1980, a remis en cause la façon d'écrire l'histoire des Temps modernes: une tendance à construire des vues théoriques, avec vérité universelle et inclusion dans une culture spécifique, qui masquent le chaos naturel du monde et la puissance des évènements individuels et l'ignorance de l'hétérogénéité de l'existence humaine. Il favorise, au contraire les "petits récits", une histoire plus localisés se centrant sur un évènement bien défini. Les contextes locaux et la diversité de l'expérience humaine constituent ainsi une multiplicité de vues théoriques, lesquelles restent ce qu'ils sont et ne sont pas inclus dans la synthèse conceptualisante et idéologique des métarécits. Les penseurs postmodernes avancés -ainsi Habermas- reprochent à cette critique d'être elle-même un métarécit: le métarécit de la critique des métarécits

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